Bonjour à toutes et tous
Je pense que beaucoup de difficultés viennent de l'imprécision même de l'expression "peur de la mort".
Quand on a peur de la mort, de quoi a-t-on peur, exactement ?
A-t-on tous peur de la même chose ?
Pourrait-on essayer de déterminer la "composition" de cette peur de la mort ?
Ainsi, je pense qu'il faut clairement distinguer peur de la mort d'autrui
et peur de la mort de soi-même.
En outre, dans le cas de la mort de soi-même, j'aurai tendance à penser qu'il convient de distinguer une "peur pour la vie" et une "peur de la mort" à proprement parler.
Je m'explique.
La "peur pour la vie" est, je suppose, commune à toutes les espèces animales, nous y compris.
Tous les animaux ont peur du danger. Ils réagissent à une menace : ils fuient, se figent, attaquent.
Ce serait donc une peur héritée de l'évolution, au sens de Darwin.
Mais de quoi les animaux ont-ils peur ?
Je suggère que cette "peur pour la vie" est une peur spontanée pour l’intégrité physique :
peur de la dégradation de soi, de la déchéance physique, de l’atteinte au corps.
C'est-à-dire une peur de la blessure, de l’infirmité, de la mutilation, du handicap ; la peur du sang ;
une peur de la maladie, du cancer ; une peur du vieillissement, de la temporalité ; une peur de la décomposition.
Et cela en dehors de toute conceptualisation. Par pure activité réflexe, en toute spontanéité.
En revanche, la "peur de la mort" proprement dite, serait plus spécifiquement humaine,
liée à une prise de conscience.
A une prise de conscience de quoi ?
Une difficulté face à la mort de soi vient, à mon avis, vraisemblablement de l'impuissance à penser
la non-pensée. Chacun n’a pas d’expérience de l’absence de sa conscience, de sa non-conscience.
Difficile, en effet, d'imaginer que l'on n'est pas, de penser que l'on ne pense pas. Ne pouvant envisager une idée qu'en la pensant, ne pouvant penser sans penser, et donc ne pouvant que se penser pensant, chacun ne peut concevoir sa mort comme l'absence de sa pensée.
Penser à la mort, c'est être pensant ; se penser mort, c'est toujours se penser. La pensée de la non-pensée est encore une pensée. C'est pour ainsi dire un paradoxe insoluble que de vouloir penser la mort comme non-pensée. On ne peut, par la pensée, s'extraire de la pensée.
Par conséquent, tâcher de penser la mort devrait signifier penser le néant. Or la pensée la plus proche que l'on puisse avoir du néant est celle de l'obscurité, du vide. Seuls le vide, le noir, apparaissent à l'esprit qui cherche une idée du "rien". C'est-à-dire soi dans le vide, soi dans le noir.
En ne pouvant envisager sa propre absence, on ne peut envisager la mort que comme l'absence de tout autour d'un soi pensant. Tâcher de penser la mort devient se penser dans le noir, dans la vide, en supprimant l'environnement.
Le sujet qui pense à sa propre mort, qui cherche à se penser mort, se pense donc comme un sujet pensant sombrant dans un abîme d'où tout, êtres et choses, serait absent devant la conscience en pleine perdition.
La mort abolit la perception de l'existence du monde. Par un effet de renversement, on n'envisagerait pas la mort personnelle comme la perte de soi, mais à l'opposé la perte de tout ce qui n'est pas soi.
Incapables d'imaginer notre disparition, mais ayant appris à considérer néanmoins la mort comme une rupture, nous retournerions inconsciemment l'idée de l'effacement de la conscience en celle d'un maintien de la conscience au milieu de l'évanouissement des réalités sensibles ; l'idée d'une disparition de soi au monde en celle d'une disparition du monde à soi.
La mort de soi devient la perte générale de tout ce qui est autre, de tout et tous, le deuil absolu.
De là, dans notre esprit, à notre insu, la mort nous menace de la perte de tous les plaisirs ;
de tous les liens ; de toutes les attaches ; de tous les êtres et les lieux.
La peur de la mort est la peur de perdre le peu qu’on a. Si l’on meurt, on n’a plus rien. Un mort est sans ressource.
Et on ne peut plus rien avoir. On ne peut plus rien attendre. C’est la perte de tous les projets, de tout ce à quoi on aspire. À l’opposé de la réalisation des désirs, la mort frustre le mort. Craindre la mort, c’est ressentir l’anxiété de manquer désormais irrémédiablement de tout, d’être immanquablement inassouvie. Un mort est sans avenir.
La mort est l’exil ; le dénuement. Le deuil absolu. La solitude infinie. Être séparée de toute chaleur. Être séparée de la chaleur des autres corps vivants. Être dans le froid. Être dans l’obscurité sans fin. Ouvrir grand les yeux, et ne rien voir. Le froid et le noir. La nuit glaciale. Sans plus jamais pouvoir se réchauffer. Sans plus jamais apercevoir la moindre lueur ; la moindre teinte. Vertige.
La mort d'autrui signifie la perte d'un être ; la mort de soi signifie la perte de tous les êtres,
la solitude infinie, dans un paroxysme de l'angoisse de séparation.
Voilà ce que nous redoutons, au plus profond de nous, sans même en avoir connaissance.
Voilà ce à quoi nous condamne notre esprit, dans son incapacité à concevoir le néant.
La peur pour la vie serait une peur pour l’intégrité du corps ;
La peur de la mort serait une peur pour l’intégrité de l’esprit.
Mais tout cela n’est qu’une illusion.
Une parfaite tromperie due à la manière dont est structurée notre pensée.
Il n’y a en vérité rien à redouter de la mort.
La mort ne concerne ni les vivants ni les morts ;
les vivants parce qu’ils y sont pas encore ;
les morts parce qu’ils n’y sont plus.
Je suis désolé d'avoir été un peu long.
Ce sont là les idées qui me viennent à l'esprit, et elles demandaient un certain développement.
Tout cela est évidemment contestable.
Il n’y a là que des hypothèses.
À chacune et chacun d’apporter son point de vue.
Bon courage à toutes et tous.
Paminode