Les enfants ne savent pas lire? Une telle affirmation est loin d’être vraie…Rappelons que selon l’INSEE, le taux d’illettrisme en France (logiquement, il n’y a pas d’analphabètes en France puisque l’école est obligatoire) est de 14% chez les ados et…de 34% chez les vieux (60-65 ans) …Bref, le taux d’illettrisme chute considérablement de génération en génération ; quoi qu’on en dise…Mais les grincheux aiment à faire remarquer que les compétences des enfants qui lisent sont moins brillantes aujourd’hui que hier… Si tous les enfants apprennent à lire ; force est constater qu’ils ne saisissent pas fortement les subtilités d’un texte qu’ils ânonnent de surcroît… Aurions nous perdu la qualité au détriment d’un apprentissage de masse ?
Le hic est qu’en psychologie, les chercheurs connaissent bien ce que l’on nomme « l’effet Flynn » du nom de son découvreur : les enfants d’une génération donnée ont un QI supérieur à la génération de leurs parents ! Bref, l’humanité devient plus intelligente à chaque génération (c’est d’ailleurs pour cela que le test du QI est périodiquement révisé). Le phénomène est connu mais l’explication malaisée : l’hypothèse qui tient le plus est que l’environnement dans lequel sont baignés nos enfants est tellement surchargé d’informations qu’ils doivent développer plus de stratégies pour les gérer (et oui ! le moindre jeu vidéo est une défi à l’intellect, vu le nombre de paramètres à gérer pour le réussir). Bref, l’intelligence de nos enfants, leur capacité d’apprentissage, ne peut être remis en doute…Il devraient donc tous assimiler aisément la lecture…
Sauf que c’est oublier quelques bouleversements sociaux majeurs qui ont traversé nos sociétés :
-primo, les vecteurs de l’information et de l’imaginaire se sont développés : nous sommes passés d’une société où la transmission audiovisuelle concurrence désormais l’écrit… Mon grand-père citait avec jubilation des passages entiers de nombreux chefs d’œuvres littéraires. Maintenant, les gosses récitent aussi des passages entiers de chefs d’œuvres…mais du cinéma ! (Demandez à votre gamin de paraphraser les dialogues de Tarantino et vous comprendrez ce que je veux dire) Bref, tandis que mon grand-père rêvassait sur l’écrit, les gosses rêvassent sur un support audiovisuel. La concurrence entre les vecteurs de transmission de l’information est rude. Donc, pas étonnant que l’acquisition de la lecture devienne moins aisée : les gosses y sont moins habitués ; car l’écrit n’est plus qu’un vecteur parmi tant d’autres de l’information, du rêve et de la découverte…
-secundo, les sociologues le savent bien : le goût de la lecture chez un enfant est corrélé avec l’environnement familial : des parents qui lisent beaucoup auront eux-mêmes des enfants qui liront beaucoup. Quand à ceux qui n’aiment guère les livres, les statisticiens sont formels : lire des histoires à ses enfants accroît leur goût de la lecture…Bref, l’apprentissage lecture ne DOIT PAS ÊTRE l’activité exclusive de l’école ! Tout parent devrait (s’ il le peux) développer la curiosité de l’enfant pour la lecture en montrant lui-même l’exemple.
Toutefois, il y’a quand même un problème…Comment, avec autant de moyens, arrive t-on à produire des illettrés ? 14% pour un pays dont l’éducation est le deuxième budget national est franchement un aveu d’incompétence…y’aurait-il un « illettrisme structurel » comme « un chômage structurel », c'est-à-dire un pourcentage irréductible d’une population d’apprenants qui ne pourront jamais maîtriser l’écrit ? Argument absurde quand on sait que certains pays nordiques ont des taux d’illettrisme voisinant le zéro…
Du coup, plusieurs pistes peuvent être déblayées :
-les erreurs flagrants dans le choix de la méthode d’apprentissage : c’est le fameux débat opposant les adeptes de la « méthode globale » à ceux de la « méthode syllabique » : l’idée de la méthode globale est d’apprendre à lire plus rapidement en identifiant la forme des mots plutôt que de les décomposer en syllabes. Si l’intention est louable, de nombreux chercheurs dénoncent la dangerosité de la méthode qui pousserait l’enfant à deviner le mot plutôt qu’à l’identifier. Le hic est que la France a opté pour la méthode globale ; or cette méthode est controversée depuis son invention…bref, il semblerait que l’on n’ait pas fait le bon choix pédagogique… Quant à ceux qui prétendre qu’elle améliore la lecture des bons élèves, le hic est que l’on sait tous que les bons élèves apprennent toujours bien …quelque soit la médiocrité de la méthode !
-l’éternel « manque de personnel » de l’éducation. Mais force est de constater que l’effectif de fonctionnaires le plus important est justement dans l’éducation… toutefois, la France ne renouvelle pas les postes vacants de ceux qui partent à la retraite (d’où le chômage massif actuellement : sachant que nos parents sont de la génération baby boomer, il devrait logiquement avoir plein de postes à pourvoir puisqu’ils partent tous à la retraite…or ce n’est pas le cas…). Argument recevable donc ; mais à développer. N’est-il pas dans l’intérêt des enseignants de jouer la carte de « l’Etat ne nous donne pas assez » ? J’ai personnellement quelques méfiances quand je vois dans les universités le mépris que les enseignants ont vis-à-vis de leurs élèves (et dont pourtant, ils adorent envoyer dans la rue quant il s’agit de défendre leurs intérêts) …
-D’où ma troisième hypothèse inspirée du philosophe Ivan Illich dans « Une société sans école » : le problème est principalement organisationnel. En tant que structure, l’école n’a pas pour objectif premier d’apprendre à nos enfants : elle n’est que le vecteur des inégalités sociales en permettant aux élites de justifier leurs positions sociales ; camouflant par une subtile notion de « méritocratie » la reproduction sociale de nos dominants. Comme par hasard, les enfants des élites sont toujours ceux qui font les meilleures études. Sachant que l’intelligence est logiquement répartie égalitairement entre les populations de CSP différentes, ce n’est tout simplement pas possible dans une véritable « méritocratie » qu’il y’ait statistiquement plus d’élèves à polytechnique dont les parents ont eux-mêmes fait polytechnique que d’enfants dont les parents ne l’ont pas fait…
Si on y réfléchit, remarquait Illich ; les apprentissages importants proviennent de circonstances aléatoires ou extrascolaires. N’avez pas remarqué que vos passions les plus importantes se soient épanouies hors du cadre scolaire ? Personnellement, c’est mon père qui m’a donné le goût de lire, et non l’école…
"Ne prenez pas la vie trop au sérieux. De toute façon,vous n'en ressortirez pas vivant!"