Un travail de présentation de la doctrine du philosophe allemand Karl Marx s'avère être un exercice extrêmement périlleux en ce sens que la fortune posthume de ce dernier a conduit à d'inexorables difficultés d'interprétation de ce qu'on dénomme communément le marxisme. Déjà du vivant du fondateur de l'Association Internationale des Travailleurs, la constitution de ce qu'on a pu considérer comme une véritable religion politique à partir de la simplification de ses pensées laissait Karl Marx perplexe, au point qu'il n'hésitait à affirmer vers la fin de sa vie « Je ne suis pas marxiste ». Philosophe, économiste, historien et sociologue, le génial penseur allemand du XIXe siècle a accouché d'une philosophie extrêmement complexe et par bien des aspects inachevée. Nous nous contenterons ici d'en dresser un tableau plutôt rudimentaire, considérant que des pans entiers de bibliothèques ne parviennent que difficilement à restituer l'ampleur d'une doctrine qui n'aspire à rien de moins qu'à renverser la philosophie sous les coups de boutoir du matérialisme historique. Avant de s'intéresser à quelques-unes des oeuvres essentielles de Karl Marx, quelques précisions quant à sa biographie s'imposent.
C'est le 5 mai 1818 que voit le jour à Trèves, en Rhénanie alors sous le joug prussien, Karl Marx. Après des études secondaires au lycée de Trèves, il arrive à l'Université de Bonn, centre intellectuel de la Rhénanie, en 1835. De 1836 à 1841, Karl Marx suit des études de droit, de philosophie et d'histoire à
Berlin, c'est là qu'il se familiarise avec la philosophie hégélienne, laquelle aura un impact essentiel sur sa doctrine.
Il voyage ensuite à Paris où il découvre les premières organisations ouvrières et commence à s'initier aux analyses économiques et historiques concrètes comme aux luttes politiques. En 1848, il publie aux côtés de son éternel collaborateur (lequel viendra toute sa vie en aide sur le plan financier à un Karl Marx régulièrement désargenté) Friedrich Engels une oeuvre qui fait date :
le Manifeste du Parti Communiste. Tous les communistes du monde se doivent de connaître la phrase introductive de ce texte flamboyant : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de lutte des classes ». Quant à la dernière sentence « Prolétaires de tous les pays, Unissez-vous », elle exprime toute la teneur du combat politique qu'a mené Karl Marx au cours de sa vie, notamment au travers de l'Association Internationale des travailleurs, dont il a prononcé l'adresse inaugurale à
Londres au St Martin Hall le 28 septembre 1864.
Friedrich Engels, qui a survécu à Marx, donne dans la préface de l'édition allemande du Manifeste de 1883 à « l'homme auquel toute la classe ouvrière d'Europe et d'Amérique doit plus qu'à tout autre » la paternité du matérialisme historique, idée fondamentale qui sous-tend toute l'oeuvre devenue « un document historique » (« nous ne nous donnons plus le droit d'y rien changer »).
Impossible d'évoquer les oeuvres de Karl Marx sans faire mention de son oeuvre incontestablement la plus aboutie sur le plan scientifique, à savoir le Capital, dont le premier livre paraît en 1867. Dans les Etapes de la pensée sociologique (1967), le penseur Raymond Aron, que l'on ne saurait taxer de proximité intellectuelle avec le marxisme, n'hésite pas à définir l'ouvrage comme « une entreprise géniale pour rendre compte tout à la fois du mode de fonctionnement, de la structure sociale et de l'histoire » du capitalisme. Résumé grossièrement, l'ouvrage stipule que l'essence du capitalisme est la recherche du profit avant tout, lequel naît dans le système capitaliste par le biais de la plus-value, qui désigne la quantité de valeur produite par l'ouvrier au-delà du temps de travail nécessaire (celui-ci étant déterminé dans l'économie classique par la théorie de la valeur-travail)... La pensée de Karl Marx se voulait, ainsi qu'a pu l'énumérer Engels, la conjonction de la philosophie classique allemande, de l'économie anglaise, et de l'historiographie française. Projet ô combien ambitieux que la mort est venue interrompre le 14 mars 1883. La dépouille de celui qui voyait comme inéluctable la libération du système aliénant capitaliste à travers une révolution internationale gît au cimetière londonien de Highgate.