C'est tardivement, quadragénaire presque autodidacte, que Jean Dubuffet se consacre définitivement à la peinture. Après les séries du Métro (1943) et des Marionnettes de la ville et de la campagne (1943-1944), de vingt ans d'errements dilettantes qu'il renouvelle singulièrement , non sans scandale, le vocabulaire « figuratif » de l'époque. Dès lors, sa production exceptionnellement féconde s'ordonne en cycles successifs dont chacun développe une réflexion systématique .
L'invention de langages plastiques nouveaux, l'expérimentation constante de techniques inédites ne rompent jamais la cohérence de conception de ce libre itinéraire. Les portraits (1947) et Corps de Dames (1950 -1951) livrent une grossière, sinon outrancière , mais d'une présence souvent envoûtante. Graffitis hâtifs, férocement incisés dans l'épaisseur d'une pâte informelle alourdie de sable et de gravier, ils incarnent le rejet subversif de toutes les normes et interdits sociaux et esthétiques. Les recherches alors entreprises sur l'art brut indiquent les voies d'expression qu'il a élues, dénoncent le caractère répressif de la culture et révèlent la signification sociopolitique d'une oeuvre qui s'accomplit parallèlement dans l'écriture de nombreux articles ayant souvent valeur de manifestes et de textes en « jargon » où la graphie « normale » se trouve allègrement bafouée. L'élection précoce de matériaux extra-picturaux réputés indignes (charbon, bitume, sable, etc ...) font de Dubuffet une figure majeure des recherches « matiéristes » largement menées après-guerre.
Les Sols et Terrains (1951-1952), triturations et malaxage d'une pâte épaisse, pétrifiés en reliefs prononcés, engagent ainsi un cycle de dix ans dévolu à la matière où s'inscrivent épisodiquement les signes rudimentaires d'une présence humaine.
Après des recherches musicales menées avec Jörn, puis seul en 1961, l'ouvre de Dubuffet opère un tournant grâce au long cycle de l'Hourloupe (1962-1974) : des figures allusives de motifs familiers émergent de la fragmentation de la surface , pièces cernées de noir , uniformément rayées de bleu et de rouge, et articulées en un puzzle-labyrinthe dont l'expression fantastique s'est prolongée vers la sculpture, l'environnement et l'architecture. Les Théâtres de Mémoire (1975- 1978), patchworks de travaux antérieurs, les Psycho-sites (1981- 1982), personnages silhouettés dans un espace vivement coloré, les Mires (1983), graphisme gestuel de lignes bleues et rouges sur fonds jaunes ou blancs, à la fois librement improvisé et organisé de manière conceptuelle, et enfin les Non-lieux (1984) sont les principaux moments qui clôturent une oeuvre absolument inclassable, transgressant avec ironie les oppositions de la forme et de l'informe, de la figure et de la matière, et dont l'influence sur les générations suivantes, la Figuration libre en particulier est aujourd'hui avérée.